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DISTRAIRE LA DISTRACTION

Jean-Daniel Hervet, Psychiatre-Psychanalyste

Tout ça fera un peu travaux pratiques - mais je voudrais expliquer comment à partir d'une distraction qui est d'avoir participé à une activité de peinture pour adulte, a été mené une déconstruction de perception visuelle.

En effet, étant simplement intéressé par le dessin et la peinture, comme beaucoup d'autres c'est en ayant une vue très calquée sur la réalité que je suis entré dans ce groupe .

A Quimper on parle de peintre de bord de mer et donc les contours, les couleurs devraient représenter correctement la réalité . Tel était mon souhait voir mon ambition - et ça correspondait à une recherche analogique de l'objet offert au regard .

Un certain Mr CAILLOIS écrit dans un livre intitulé : "Méduse et compagnie" cité par Lacan, que la science analogique, essentiellement visuelle du temps de Léonard DE VINCI - dessiner une chevelure comme une rivière, une montagne comme une draperie - l'a aussi empêché de faire voler des avions car ils ressemblaient trop à des oiseaux, VINCI n'ayant pas pensé à changer l'"aile-organe" pour l'"hélice-engin" etc

Pour rester dans une appréciation empirique on pourrait peut-être rapprocher la démarche analogique de ce que le portillon de Dürer a pour moi de clarifiant .

L'oeil appuyé à un illeton fixé à une tablette, il s'agit de dessiner ce qu'exactement la vue perçoit sur une verre transparent posé perpendiculairement à la tablette . On obtient un calque analogue à ce qu'on regarde par l'il . C'est comme si les lignes droites partaient de l'il, traversaient le plan transparent en inscrivant une multitude de points finissant par représenter le même, le calque .

Cette détermination par des lignes droites peut-être rappelle Lacan, complètement équivalente au découpage géométrique d'un espace entièrement constructible par un aveugle qui tendrait en ligne droite des fils qui perceraient le plan vertical interposé, marquant d'un point cette ligne tendue de l'il à l'objet sur le tableau transparent .

Cela reviendrait à traiter l'image sur un mode cartésien, voir avec son oeil, penser avec sa conscience étant du même registre de centrage visuel de l'idée .

 

Il nous a été proposé en cours de peinture différents moyens de déconstruction de cette image - accélération du geste - dessin yeux fermés - acceptation de toute faute comme potentiellement fructueuse par ses effets de surprise - peintures découpées puis collées - utilisation des restes de découpe pour jouer avec les creux - travail de superposition d'image choisie de manière complètement aléatoire .

Enfin une permanente attention était accordée au geste et au corps, le geste devant s'émanciper du plan de la feuille et rendre le corps partie prenante de l'action . En quelque sorte geste et corps devaient libérer l'oeil de l'objet .

Une proposition curieuse fut également émise . Il s'agissait de peindre un des plus anciens souvenirs d'enfance ce qui réalisait comme une sorte de pointage dans l'histoire de la personne. Enfin, peindre une nature morte actuelle, une bouteille de plastique, nous a longuement occupé, chacun peignant plusieurs toiles du même format donnant des effets de déformation de l'objet peint, tant dans les couleurs que dans les formes . Nous nous centrerons beaucoup sur cette nature morte le long de cet exposé .

Déjà de se trouver ensemble face à un même objet à peindre crée une atmosphère curieuse . S'agissant du modèle humain il y a des entrecroisements de regard, le modèle s'expose, se montre, s'exhibe en quelque sorte .

Quant à la bouteille de plastique auparavant objet banal existant dans notre espace visuel sans qu'on y prête attention elle était alors mise en place centrale et quasiment exhibée à notre attention .

Les déformations sur les tableaux réalisés par chacun portèrent sur les couleurs et sur la forme de cette bouteille .

Une production peut renvoyer à un scénario surréaliste s'inspirant du scénario d'une sorte de rêve ; on se retrouverait dans une dimension subjective produisant un lien à une autre scène, à une scène intérieure . Cela répond peut-être à une question concernant le non visible mais rate la question de la perception, de l'impression, en tirant le propos du côté de l'expression .

Cependant la question de la perception peut être partiellement abordée par le biais des caractéristiques des images des rêves . Il y a en effet dans les rêves des modifications soumises à une effet de montré, un effet de monstration . Cela peut permettre de distinguer ce qui différencie des caractéristiques de couleurs à l'état de veille, et de souligner ce qui à l'état éveillé donc est éludé, escamoté .

Il s'agit à l'état de veille de qualités d'émergence, de contraste, de tache,d'intensification des couleurs réalisant comme un glissement perçu mais insaisissable . A cela correspond dans le rêve la qualité de montré, de montré en avant avec des caractéristiques de limite, de fermé autour de ce montré en avant, les effets d'horizon étant supprimés .

Il y aurait donc une élision du regard pendant la veille ; il y aurait pendant l'état de veille persistance d'un vu par rapport à un donné à voir : comment essayer de l'expliquer

Lacan en référant toujours au même Mr CAILLOIS expose le problème du mimétisme qui ne serait pas lié à l'adaptation d'un organisme à un milieu .

L'exemple proposé est celui des images peintes sur les ailes de papillons, ces images d'ocelles qui rappellent des yeux . La question est la suivante : ces ronds, ces ocelles qui ressemblent à des yeux sont-ils effrayants et fascinants pour le prédateur parce qu'elles ressemblent à des yeux ou les yeux ne sont-ils fascinants que parce qu'ils ressemblent à des ocelles ?

Y a-t-il une préexistence d'un vu ou donné à voir ? Y a-t-il un voyant universel ?

Je comprends cela comme le repérage d'un dynamique pulsionnelle, Lacan identifiant la tache au regard comme objet pulsionnel du scopique . Pour la comparaison, l'homme serait lui aussi dans un monde où préexisterait un vu mais un vu qui à l'état de veille ne pourrait être aperçu .

Par contre dans le rêve cette pulsion scopique serait au travail, en produisant une monstration, une exhibition et le regard comme objet de la pulsion scopique s'y retrouverait présentifié comme glissant de manière insaisissable à travers les modifications évoquées de la trame du montré du rêve .

 

J'ai donc évoqué ce que les modifications de couleurs de cette bouteille de plastique m'évoquaient . Il faudrait maintenant parler un peu de la déformation de la dite bouteille .

Il s'agirait peut-être de déformations un peu du même genre de celles produites par une main mise à distance d'une source lumineuse et à une place qui ne serait pas exactement perpendiculaire à cette source, une main qui se projetterait de manière déformée sur un écran : j'y vois là une anamorphose dans un plan . Cependant, cette anamorphose reste toujours dans un espace géométral, dans un champ produit par l'oeil dans son rapport à l'objet . C'est un peu comme si ma surface transparente du portillon de Dürer était non verticale mais dans un plan variable .

Cette anamorphose cependant Lacan la compare à quelque chose qui s'érige, comme l'érection d'une sorte de fantôme phallique, du fantôme anamorphique précise-t-il, de quelque chose d'immanent à la dimension géométrale et qui serait symbolique de la fonction de manque .

Je voudrais replacer ici quelques phrases de MERLEAU-PONTY, écrites dans le livre "visible et invisible" et qui peuvent nous éclairer . Il dit qu'" à partir de la chair comme gangue de la perception il y a une fonction de régulation de la forme, que "le corps est metteur en scène de la perception et fait éclater l'illusion de la perception avec les choses mêmes".

Lacan évoque cette anamorphose comme ce qui incarne de manière imagée la soustraction (donc phénomène symbolique) d'un objet imaginaire . C'est à partir de cette soustraction imaginaire d'un irreprésentable, d'un non symbolisé qui est sous le voile du fantôme phallique, c'est à partir de cela, je le cite "que se centre l'organisation des désirs à travers le cadre des pulsions fondamentales". Mais est-ce pour autant qu'on voit la pulsion : bien sûr que non . Ce que l'on voit serait l'ouverture d'un champ qui serait celui du désir. Comment l'illustrer ? Personnellement c'est dans l'expérience de peinture en groupe avec un enseignant que pouvait se révéler une confusion concernant le regard tel que je voudrais le cerner comme pulsion .

Par exemple quand je peins cette bouteille de plastique le regard d'un collègue ou du professeur peut amener une gêne, un malaise . Ce n'est pas pour autant qu'il s'agirait de la pulsion regard comme aperçue . Il s'agit là simplement d'attribuer au collègue une place que ce qui n'est pas conscient en moi instaure et manoeuvre .

Ce n'est pas parce que je vous surprends à me regarder même si ça me fait rougir que je constaterai l'existence de la pulsion du regard . Je constaterai en fait que ce regard là n'interviendrait là que parce que je suis surpris à désirer, que je suis surpris dans mon être désirant . Ce n'est pas ici d'un vide, d'un néant qu'il s'agirait mais d'une place occupée par moi comme sujet, certes un autre sujet que le sujet cartésien, un sujet opérant d'une autre scène, d'une place occupée, d'une place surveillée .

Il y a bien excentration mais il ne s'agit pas là de la pulsion mais du sujet désirant .

Maintenant voyons la bouteille de plastique sous un angle différent . Imaginons en parodiant Lacan que dans une assemblée de peintres quelqu'un me dise :" tiens,la bouteille de plastique, tu la vois toi,eh bien elle, elle ne te voit pas".

Reprenant ce que dit Lacan on pourrait dire que tout de même cette bouteille me regarde un peu "au niveau d'un point lumineux où est tout ce qui me regarde" . Dans cette docte assemblée de peintres, je ferais tableau d'une manière impossible à dire et comique à la fois, en faisant quelque peu tache dans le tableau . "Ce qui est lumière me regarde" dit-il et quelque chose se traduit qui n'est pas l'objet du philosophe mais qui est impression, ruissellement d'une surface et qui fait intervenir ce qui est élidé, escamoté dans la relation géométrale : la profondeur de champ .

Contrairement à la boîte de Dürer avec son plan vertical, traversable par des lignes géométriques, ici se qui se produit, c'est faire tache dans le tableau du groupe des peintres, faire tache c'est à dire faire écran avec production autour de la tache d'effets de scintillement .

Etre regardé dans le spectacle du monde peut être abordé en partant de l'animal et de son rapport au champ pulsionnel du regard comme nous en rappelle Mr CAILLOIS quand il réfléchit autour de la fonction du mimétisme . Il décrit des phénomènes de mimétisme animal, non comme une fonction adaptative référant à des archétypes mais comme une manière de faire tache dans le tableau d'un monde omnivoyeur, sans lien avec un besoin de survie . Il peut s'agir d'un effet de mimétisme pour travestir par déguisement, mascarade, d'un effet d'intimider mais pas dans une fonction subjective comme je tentais de la mettre en évidence tout à l'heure quand j'essayais de mettre en exergue une fonction subjectivante du regard .

Et Mr CAILLOIS de signaler que les faits du mimétisme sont analogues à un niveau animal à ce qui se manifeste comme art du peintre .

Lacan avance alors la thèse que dans le tableau se manifeste toujours quelque chose du regard . Et le rapport du peintre au regard comme objet de la pulsion scopique ne viserait pas au m'as-tu-vu . Le peintre donnerait en pâture quelque chose à l'oeil de l'amateur qui regarde la peinture . Le peintre inviterait celui qui regarde le tableau à déposer là son regard, ce qui sur le plan pulsionnel serait particulièrement apaisant, apollinien dit Lacan, c'est à dire ayant l'effet de savoir mieux que quiconque ce qui convient à l'homme comme à la cité . Mais qu'est-ce qui se dépose ! Ce serait le voile jeté par le pinceau comme un recouvrement de ce qui dynamise, ceci par un geste qui est mouvement dans une dimension de devenir, une dimension de futur, mais d'un dynamisme qui prendrait sa charge d'un antérieur quasiment instantané . Il y a dans le geste l'antériorité d'une action future, un futur antérieur, un il aura fait, il aura déposé, un futur antérieur qui englobe la pulsion scopique en la bordant ; un voile se déploie : la touche du peintre .

Elle serait un recouvrement jeté par le pinceau, un recouvrement qui jetterait le voile sur le regard, un recouvrement qui ferait donc rideau sur l'objet de la pulsion scopique en la captant .

Ce dépôt de regard, ce rideau viendrait faire barre sur le sujet de l'inconscient, viendrait marquer sa division tout en instituant ce sujet de l'inconscient . Le rideau du coup de pinceau serait un fait factice, un objet fictif, un artifice utilisé pour recouvrir l'impossible accès au sujet de l'inconscient, pour recouvrir l'impossible d'un manque, pour recouvrir un néant irreprésentable, une faille, un trou .

 

J'aimerai tenter une représentation ou perspective de ce que j'en pense, pratiquement même on pourrait dire de profil .

Pour cela j'utiliserai une image que j'ai trouvée très clarifiante concernant la parole et que quelqu'un m'avait évoqué pour me déboucher les oreilles . Soit une corne d'abondance, corne que tout le monde connait dont la partie basse serait coupée : ça réaliserait une sorte de cylindre à petite et grande ouverture, soit donc, à partir d'un vide inférieur à travers cette corne entourant le vide sortirait de l'orifice supérieur un florilège, une gerbe de fleurs qui représenterait les mots .

Ici, dans le rapport à la peinture j'imagine qu'il s'agirait plutôt de la projection d'une gerbe de gouttes de peinture, produisant une multitude d'écrans qui laisserait passer un scintillement et une profondeur de champ, ceci venant de l'oeil, venant du tableau dans l'oeil-soumis-au-champ-pulsionnel-du-scopique .

C'est peut-être ainsi que je comprendrais que du côté de l'objet pulsionnel, le regard, il y aurait par le geste de peindre quelque chose qui fait fin, quelque chose de déposé . Serait alors recouvert ce qui fonde un désir, un trou, une soustraction, un manque symbolique d'un objet imaginaire que Lacan nomme objet a - un impossible serait rendu présent en étant occulté par la touche du peintre .

Là il n'est pas question de demande ; le regard ne demande pas . Il n'est pas un langage . Il s'agit ici de ce qui fonde un désir . Ce qui opérerait représenterait la source du désir qui diviserait le sujet non conscient en l'instaurant, qui ferait barre sur lui, en utilisant une autre instance manoeuvrée par le sujet de l'inconscient, l'Autre avec un grand A . A travers le tableau il y aurait à mon avis une adresse à ce grand A comme lieu du sujet de l'inconscient .

S'agit-il du spectateur qui devant le tableau dépose lui ce qui le coupe dans son rapport à la pulsion scopique ? Ne pas être soumis à cet objet de la pulsion, le regard, a un effet reposant peut-être même d'autant plus que manque l'angoisse représentant habituellement la perplexité de la rencontre avec le Réel . Lorsqu'il s'agit de cet orifice qu'est l'il l'angoisse est constitutivement absente peut-être parce qu'il s'agit ici de tache, d'occultation, et non par exemple comme dans la pulsion orale de "gueule ouverte de la vie" .

Cependant l'effet pacifiant de la peinture ne concerne pas l'expressionnisme car l'expressionnisme réactive lui le spectateur dans son rapport à la pulsion scopique, le rend désirant, le trouble, le rend acteur .

 

Enfin, pour terminer mon propos je voudrais dire que personnellement j'ai été tenté de chercher du côté du tableau, du côté de l'occultation par la touche du peintre, la représentation d'un fantasme fondamental c'est-à-dire d'un signifiant ultime qui ne serait produit que dans l'invocation fondatrice d'un manque par un nom du père .

Mais voilà : le tableau, ce n'est pas un signifiant, ce n'est pas un phonème, ce n'est pas une lettre, c'est un objet et cette construction ne vaudrait que comme symptôme personnel, que comme croyance ; peut-être cependant pourrait-on voir dans le tableau s'inscrire un nom, une lettre, une signature plus ou moins visible, un peu comme au temps du Moyen-âge dans les croix qui servaient à authentifier un écrit y était inscrit le nom de l'auteur . Je pense là à certains tableaux de Bram Van Velde .

En tous cas c'est sur ce chablis, cet enchevêtrement que je butte en marquant ma propre question de la division, en entrecroisant mon expression et mon impression c'est-à-dire ce qui s'externalise de mon intime .

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