Après la mort


Lorsque quelqu'un vient de mourir, on commence par dresser ce que l'on appelle sa "chapelle blanche".

Aujourd'hui, l'on se contente de parer le lit mortuaire. Mais, il y a peu de temps encore, c'était sur la table de la cuisine, contre la fenêtre que l'on couchait le cadavre. On étendait sur le lit un drap blanc : deux autres draps étaient appendus aux poutres du plafond, de chaque côté de la table, et l'on y épinglait de place en place soit des branchettes de gui, soit des rameaux de laurier.

(Catherine Carvennec. - Port-Blanc.)

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Au temps où l'usage existait encore de coucher la mort sur la table de cuisine, la tête reposait au haut bout, sur un oreiller de balle d'avoine, dans le jour de la principale et, le plus souvent, unique fenêtre, là où, d'ordinaire était placée à demeure la tourte de pain, et le linge que l'on étendait sur le cadavre était toujours une des grandes nappes dont on avait coutume de recouvrir ce pain pour le préserver du soleil ou de la poussière. Ces nappes étaient généralement d'une toile assez fine et ornées d'une croix rouge ou bleue, tissée dans la trame.

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Lorsqu'un chef de famille vient de décéder, la première chose à faire, s'il y a des ruches dans le courtil, c'est de les mettre en deuil, en épinglant des lambeaux d'étoffe noire dans la paille. Si l'on omettait cette précaution, toutes les abeilles mourraient et, les ruches une fois vides, le malheur ne tarderait pas à vider aussi la maison.

(Baptiste Toupin, jardinier. - Plougulet.)


L'ensevelissement

Pour la parure funèbre du mort, on commence par lui passer une chemise blanche. Aux vieillards, on met par surcroît un bonnet de nuit. S'il s'agit d'une femme, après lui avoir peigné et lissé les cheveux, on la revêt de sa coiffe la plus belle, ainsi de sa collerette et de sa guimpe. Quant à l'ensevelissement proprement dit, il consiste à envelopper le cadavre jusqu'à mi-corps, dans un drap frais, à peu près comme on emmaillote un enfant, de façon que les bras restent libres et que les pieds eux- mêmes ne soient pas trop entravés.

On joint ensuite les mains du mort, paume contre paume, et on lui enroule un chapelet - le sien, autant que possible - autour des poignets.

(Marie-Jeanne Fiche. - Rosporden).

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Dans la presqu'île de Crozon, chaque paroisse a ses ensevelisseuses attitrées, en quelque sorte, et dont c'est proprement la spécialité. Ce sont, pour l'ordinaire, de vieilles femmes. Elles apportent à leurs fonctions une dignité singulière, commencent par se tremper les mains dans l'eau bénite et ne manient ensuite la mort ou la morte qu'avec des précautions infinies. A les entendre, il n'y a rien de plus sensible qu'un cadavre. (N'eus ne'raken guizidic hag eur c'horf maro).

(Pierre Le Goff. - Argoat.)

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Aujourd'hui les plus pauvres ont leur cercueil fourni soit par la municipalité, soit par une quête faite par les voisins. Il n'en a pas toujours été de même.

Dans mon enfance, il y avait pour les indigents une façon de bière toute primitive que l'on désignait par le terme peu décent de sparlou-moc'h. Elle consistait en deux planches horizontales entre lesquelles on plaçait le cadavre et que l'on fixait à l'aide de six bâtonnets, trois sur chaque côté, les deux premiers prenant le cou, deux autres maintenant les bras collés le long des hanches, les deux derniers enserrant les jambes à la hauteur des chevilles. Des trous de tarière étaient percés dans les deux planches pour recevoir ces bâtonnets qui y étaient assujettis avec des coins, comme cela se fait pour les bâtons des claies qui ferment les brèches des champs. Rien de plus simple, on le voit, ni non plus de plus grossier.

Pour les tout jeunes enfants, j'ai ouï-dire à mon grand-oncle que, de son temps - c'est à dire quelques années avant la Révolution - le procédé était encore plus rudimentaire. On découpait deux moitiés de vieilles écorces d'arbres, on couchait le petit mort dans le creux de l'une, on rabattait sur lui la seconde, comme un couvercle de berceau, et l'on amarrait le tout avec un lien de genêt tordu (eun éré bâlan).

(Communiqué par mon père N.-M. Le Braz. - Trégulier, 1898.)


L'histoire du bedeau de Névez

Autrefois, dans les petits villages, c'était toujours le bedeau qui devait mettre les morts au cercueil.

Le bedeau de bourg de Névez, un jour qu'il venait de remplir cet office, s'en retournait à l'église, afin de tout disposer pour l'enterrement, lorsque, sur la barrière d'un champ, au bord de la route, il aperçut un homme assis, vêtu de ses hardes du dimanche.

- Bonjour, camarade Jean-Louis, dit l'homme, en levant la tête qu'il avait d'abord tenue baissée.
- Comment, s'écria le bedeau stupéfait, c'est vous qui êtes là, Joachim Lasbleiz !
C'était précisément le mort qu'il avait enfermé dans sa bière quelques minutes auparavant, après lui avoir passé ses effets les plus proches.

- Oui, c'est bien moi, repartit Lasbleiz. Je suis venu te guetter ici, pour t'avertir qu'il faut que tu recommences incontinent ta besogne.
- Vous n'étiez donc pas bien, tel que je vous avais mis ?
- Non, tu as replié mon bras gauche sous mon corps : je ne veux pas m'en aller dans cette posture.

Ce disant, il disparut. Le bedeau rebroussa chemin aussitôt, rentra dans la maison mortuaire, et, au grand scandale de la famille, rouvrit le cercueil. Ce que Lasbleiz avait dit était vrai : le bras gauche était replié sous le corps. Le bedeau remit les choses en ordre et se dirigea de nouveau vers le bourg. Comme il passait devant la barrière, il vit que le défunt était encore là, mais debout, cette fois, et la tête haute.

- Aurais-je commis quelque autre manquement ? se demanda le bedeau.
Mais non :le mort se contenta de lui faire un signe de la main, comme pour prendre un congé.
- Dieu vous donne ses joies! dit le bedeau, en se découvrant.
Et ce fut tout.

(Conté par Coudray. - Coray.)


Le foin gâté

En ce temps-là, j'étais petite servante à Kersaliou. Barthélemy Roparz, le maître de la maison, vint à mourir. C'était au commencement de juillet : le fils aîné, Louis, travaillait dans une prairie voisine à faner les foins, avec les domestiques. On m'envoya le prévenir de rentrer tout de suite. Peu après, les autres travailleurs rentrèrent aussi, pour la collation de trois heures. Quand ils eurent fini de manger, l'un d'eux demanda;

- Est-ce qu'il faut retourner au pré ?
- Oui, bien sûr, répondit le fils Roparz. Le temps menace, et si les foins ne sont pas terminés aujourd'hui, ils risquent d'être perdus demain.
- Ce n'est pas l'usage, quand il y a un mort sur les tréteaux, fit observer le vieux Christophe Loarer qui était à Kersaliou depuis près de trente ans.

Louis Roparz lui dit avec dureté :
- Le maître ici, désormais, c'est moi, je pense, et non pas vous ? Allez, et faites ce que je vous commande. Ils allèrent, quoique à contrecoeur.
Comme ils approchaient du pré, ils ne furent pas peu surpris de voir qu'un homme les y avait devancés, qui se promenait de long en large, semblant prendre plaisir à piétiner les foins. Lorsqu'ils furent plus près encore, leur étonnement se changea en frayeur, car, à la démarche et aux vêtements de l'étrange promeneur, ils le reconnurent pour Barthélemy Roparz en personne.

Le vieux Loarer prononça :
- Doué da bardon an Anaon! (Dieu pardonne aux défunts).
Incontinent, la vision disparut, et les hommes pénétrèrent dans la prairie où ils trouvèrent leurs fourches disposées en croix deux par deux.

- Ce foin-ci, vous verrez, ne vaudra pas grand-chose, dit Christophe Loarer à ses compagnons.
Cependant, à quelques jours de là, quand on le mit en meule dans la cour du manoir, le foin avait belle apparence... Des mois s'écoulèrent. Le propos de Loarer était depuis longtemps sorti de l'esprit des domestiques, et Loarer lui-même ne faisait plus mine de s'en souvenir.

Un soir, Louis Roparz dit au valet d'écurie :
- Marquis (c'était un surnom qu'on lui donnait), tu prendras dorénavant le fourrage des bêtes au tas de foin de cette année.
On était à la fin de l'automne, dans la saison des labours. Lorsque, le lendemain matin, on voulut atteler à la charrue la meilleure des juments de Kersaliou, c'est à peine si elle pouvait tenir sur ses jambes, et, dans la journée, elle creva. Moins d'une semaine plus tard, ce fut le tour d'une autre jument, une poulinière magnifique qui n'avait pas sa pareille dans le canton. Cette fois, le fils Roparz fit venir le vétérinaire qui s'enquit de ce qu'on avait donné à manger à la bête. On lui montra le foin qu'il trouva de belle qualité.

- Il y a quelque chose, déclara-t-il, mais je ne sais pas quoi.
Et sa science ne servit pas davantage pour les autres chevaux ; car, en l'espace d'une petite quinzaine, toute l'écurie y passa. C'était la ruine pour les Roparz. Le fils devint triste, sombre : par surcroît, il se mit à boire. Le soir de Noël, il ne rentra pas. La mère nous envoya dans toutes les directions à sa recherche. Ce fut Christophe Loarer qui le découvrit : il s'était pendu à la branche d'un pommier. D'avoir manqué à son père défunt lui avait porté malheur.

(Conté par Catherine Lescop. - Plouvorn.)


La veillée mortuaire

La veillée mortuaire s'appelle ann noz-veil.

Autrefois, sitôt que le moribond avait trépassé, la ménagère se mettait à confectionner des crêpes pour la médianoche de la veillée à laquelle parents, amis, voisins devaient prendre part, au moins à raison d'une personne par "feu". J'ai vu de ces veillées funèbres où il y avait jusqu'à cinquante assistants, et quelquefois d'avantage.

D'heure en heure se succédaient les grâces, c'est à dire, les prières en commun, où luttaient et rivalisaient d'émulation les personnes réputées pour avoir le répertoire le plus riche en oraisons, en traductions bretonnes des hymnes et des psaumes de l'Eglise. Il y en avait, de ces récitations, qui duraient plus d'une demi-heure sans désemparer, et c'était à qui débiterait sur le mode le plus rapide les plus longues et les moins connues.

(Communiqué par mon père N.-M. Le Braz. - Tréguier.)


La mort de Saint Jorand

Saint Jorand n'a son nom dans aucun calendrier : c'était un trop pauvre homme. Mais il n'en possède pas moins une chapelle à lui, et qui n'est pas à mépriser, puisqu'elle a mérité d'être appelée la Belle-Eglise, tout près de la gare de Plouec.

Saint Jorand mourut dans le temps où se célébraient à Tréguier les fêtes de la canonisation de Saint Yves. Comme les gens de Plouec s'en revenaient à cheval de ces fêtes, ils entendirent sonner à toute volée les cloches de la Belle-Eglise qu'il y eût personne pour les mettre en branle. Et, dès qu'ils furent auprès de la chapelle, leurs chevaux s'agenouillèrent d'eux-mêmes sur le chemin.

Alors ils se dirent :
- Quelqu'un de saint à dû mourir en ce lieu.
Ils poussèrent la porte et aperçurent saint Jorand étendu de son long à la place où est aujourd'hui son tombeau. Ses mains étaient jointes sur la poitrine et, à la hauteur du coeur, une magnifique rose rouge avait fleuri, qui exhalait un parfum délicieux. Ils ensevelirent le saint pieusement et, dès le lendemain, les miracles commencèrent autour de sa tombe.

(Conté par le sacristain de la Belle-Eglise. - 1903.)


L'Eloge du mort

En plusieurs régions de la Cornouaille finistérienne, l'usage existe encore de faire l'éloge du défunt. Ce sont surtout des femmes, vieilles mendiantes, vieilles fileuses, vieilles pèlerines par procuration, qui ont la spécialité de ce genre de discours.

C'est au commencement de la veillée, quand tous les parents sont réunis, que la personne chargée d'improviser l'éloge du mort prend la parole. Elle se place généralement au pied du lit, les yeux fixés sur le cadavre. Elle relate sur un ton de mélopée les principales circonstances de la vie du défunt, insiste surtout sur ce fait qu'il "n'a jamais fait de tort à ses semblables", et termine en exaltant ses vertus modestes, en rappelant qu'il a toujours été bon mari, bon père et bon travailleur.

Elle ne néglige aucun détail sur la façon dont il a mené la tâche qui fut la sienne dans l'existence. C'est ainsi que la vieille Henriette Danzé, d'Audierne, ayant à louer un jeune homme, du nom de Hervé Masson, qui gagnait son pain à faire des courses pour autrui, s'en acquittait de la manière suivante :

"Toutes les fois qu'on avait besoin de ses services, il était prêt. Qu'il s'agît d'aller annoncer une naissance ou un décès, ou de faire quelque commission que ce fût, jamais il ne disait non. A toute heure du jour ou de la nuit, il partait. Constamment, soit pour l'un, soit pour l'autre, il était sur les routes du Cap. Personne n'était meilleur marcheur que lui, et il n'y avait pas non plus de messager plus sûr ni plus discret. Avec lui, on pouvait être tranquille : il n'oubliait rien de ce qui lui avait été recommandé et accomplissait ponctuellement chaque chose. Sa probité aussi était sans pareille. On ne courait aucun risque à lui confier n'importe quoi, et même de l'argent. Ce n'est pas lui qu'on aurait vu s'arrêter à boire dans toutes les auberges, et se soûler, et perdre ses commissions dans les douves des chemins, comme font tant d'autres. Jamais non plus il ne prenait pour ses courses plus qu'il ne lui était dû. Bref, il était honnête en tout ce qui regardait son métier. A cause de cela, prions Dieu qu'il lui donne sa part de paradis (lod ar baradoz)."

Souvent l'oratrice ou, comme on dit communément, la prêcheuse prend à témoin l'assistance de la véracité de ses dires. Ou bien c'est l'assistance qui, d'elle-même, spontanément, intervient pour corroborer les affirmations de la prêcheuse :

- Cela est vrai... C'est la pure vérité.
Non pas que ces rustiques oraisons funèbres ne soient un peu comme tous les panégyriques de ce genre : il serait excessif de croire qu'elles brillent toujours par la sincérité.

- Red ê ficha'nhê eun tammic (il faut leur faire un bout de toilette) disait la vieille Henriette Danzé. Souvent le personnage prête peu à l'éloge. En ce cas, le talent de la prêcheuse consiste à savoir tirer parti des apparences.

Exemple : un homme meurt. Toute sa vie, il n'a guère fait que s'enivrer. Il a fini, comme on dit, "tué par la boisson". Mais, huit ou dix jours avant de s'éteindre, son état de faiblesse était tel qu'il ne pouvait plus ni manger, ni boire. L'oraison funèbre argue de cette circonstance pour saluer en cet homme le modèle des ivrognes convertis. Ne s'est-il pas rangé dans la dernière semaine qui a précédé son trépas ?

Du reste, il n'est pas bon de dire du mal d'un mort, sinon l'on s'expose à sa vengeance. On raconte, à ce propos, qu'un cordonnier de Pleyben, apprenant qu'un des pires soûlards de la paroisse avait été trouvé noyé dans une mare de purin, s'était écrié, en guise d'oraison funèbre :

- Creuvet ê' ta gant hé gorfad diwezan ! (Il a donc crevé de sa dernière ventrée !)
Le soir même, comme il travaillait penché sur son cuir, il entendit respirer fortement derrière lui. Il se retourna pour voir qui était là et fut tout saisi de reconnaître le mort qui le regardait avec des prunelles rouges et qui murmurait en ricanant :

- Te greuvô ivè, kéréer ! (Toi aussi tu crèveras, cordonnier !)

Pareille scène se renouvela le lendemain, et encore les jours suivants. Le cordonnier transporta son atelier dans une autre pièce. Peine perdue. Le spectre était toujours debout derrière lui. Alors, le cordonnier, pour fuir cette obsession, finit par délaisser son ouvrage, se mit à courir les cabarets, de désespoir, et mourut, au bout de quelques mois, de la même mort que celui dont il avait médit.

(Communiqué par Henri Coudray. - Coray, 1894)